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Optimisation du décaissement : La stratégie par « tiroirs »

stratégie 3 tiroirs

Lorsque vous accumulez de l’argent, la volatilité de la bourse n’est pas un problème. Mais lors du décaissement (quand vous retirez un montant fixe chaque année pour vivre), une baisse des marchés en début de retraite peut détruire votre portefeuille de façon irrémédiable. C’est ce qu’on appelle le risque de séquence des rendements.

L’optimisation par tiroirs (ou bucket strategy) est une approche mathématique conçue spécifiquement pour neutraliser ce risque. Elle consiste à segmenter vos actifs non pas selon votre tolérance au risque globale, mais selon le moment où vous aurez besoin de l’argent.

Voici l’architecture typique de cette stratégie :

Tiroir

Horizon temporel

Objectif mathématique

Véhicules d’investissement typiques

1. Court terme

1 à 3 ans

Liquidité totale et préservation du capital.

Encaisse, certificats de placement garanti (CPG), comptes à intérêt élevé.

2. Moyen terme

4 à 9 ans

Battre l’inflation avec une faible volatilité.

FNB d’allocation d’actifs prudents ou équilibrés (ex. : VCNS ou VBAL).

3. Long terme

10 ans et +

Croissance maximale pour contrer la perte de pouvoir d’achat.

FNB d’allocation d’actifs axés sur la croissance (ex. : VEQT) ou actions pures.

Comment fonctionne la mécanique de transfert ?

La beauté de la stratégie réside dans son exécution. Vous puisez votre revenu de subsistance uniquement dans le Tiroir 1.

  • En marché haussier : Les profits générés par les FNB du Tiroir 2 et Tiroir 3 sont « écrémés » (vendus) pour remplir le Tiroir 1.
  • En marché baissier (ex: krach boursier) : Vous ne vendez aucune action. Le Tiroir 3 (VEQT) et le Tiroir 2 (VBAL) baissent, mais vous n’encaissez pas la perte. Vous continuez de vivre grâce aux liquidités du Tiroir 1. Puisque ce tiroir contient de 1 à 3 ans de dépenses, vous laissez à vos FNB d’actions le temps mathématique de récupérer leur valeur avant de devoir en vendre.

C’est une façon psychologique et mathématique de tolérer des produits très volatils en pleine retraite, car vous savez pertinemment que l’argent investi en bourse aujourd’hui ne servira pas avant au moins une décennie.

Comment choisir le bon moment pour vendre les tiroirs 2 et 3 et renflouer le tiroir 1? On ne sait jamais quand s’arrêtera le marché haussier.

C’est précisément la question centrale. Si on attend que le marché baisse pour réagir, la stratégie échoue. 

Si on vend trop tôt en plein marché haussier, on manque de la croissance.

Pour éliminer l’émotion et l’intuition (qui sont de très mauvaises conseillères en finance), l’optimisation des tiroirs repose sur une gestion algorithmique et mécanique plutôt que sur la prédiction des marchés.

Voici les trois grandes méthodes mathématiques utilisées en planification financière pour déclencher le renflouement du Tiroir 1.

  1. La méthode systématique (Le rééquilibrage annuel)

C’est la méthode la plus simple et la plus robuste sur le plan comportemental. Vous n’essayez jamais de deviner le sommet du marché.

    • La règle : Une fois par année, à une date fixe (par exemple, chaque mois de mai), vous regardez la valeur de vos tiroirs.
    • L’action : Vous versez les dividendes obtenus par les tiroirs 2 et 3 dans le tiroir 1. Ensuite, si les marchés ont été positifs, vous vendez la portion de gains accumulés dans le Tiroir 3 (ex. : VEQT) en priorité et ensuite le Tiroir 2  (ex. : VBAL)  s’il manque des gains dans le tiroir 3 pour reconstituer les dépenses de l’année qui vient de s’écouler dans le Tiroir 1. 
    • Pourquoi ça fonctionne : En vendant mécaniquement après une année de hausse, vous appliquez la règle d’or de l’investissement : vendre cher. Si le marché haussier continue l’année suivante, tant mieux, votre Tiroir 3 restant continuera de monter. Vous n’avez pas besoin de viser le « sommet absolu », vous avez simplement besoin de capter de la croissance pour maintenir votre réserve à court terme.
  1. La méthode des barrières de tolérance (Les bandes de rééquilibrage)

Au lieu de regarder le calendrier, vous regardez le poids de vos actifs. Cette méthode est mathématiquement plus efficiente car elle réagit à la volatilité réelle du marché.

    • La règle : Vous fixez une cible de répartition (par exemple : Tiroir 1 = 10 %, Tiroir 2 = 30 %, Tiroir 3 = 60 %). Vous établissez une bande de tolérance de +/-5% autour de ces cibles.
    • L’action : Si le marché haussier est exceptionnellement fort, le Tiroir 3 va grossir et dépasser sa cible pour atteindre, par exemple, 66 % du portefeuille total. C’est votre signal d’alarme positif. Vous vendez immédiatement l’excédent de 6 % pour le transférer vers le Tiroir 1.
    • Pourquoi ça fonctionne : Cela vous force mathématiquement à prendre vos profits au moment où le marché s’emballe, sans avoir à vous demander « est-ce que ça va monter plus haut ? ». Vous vendez parce que votre profil de risque s’est déséquilibré.
  1. La règle des rendements requis (Le commutateur de performance)

Cette approche utilise un taux de rendement pivot (par exemple, le taux de rendement de 6 % projeté selon les normes de l’IQPF) pour dicter l’action.

    • La règle : À la fin de l’année, vous calculez le rendement réel de votre Tiroir 3.
    • L’action :
      • Si le rendement a été supérieur au taux pivot (ex. : +12 %), vous vendez l’excédent pour renflouer le Tiroir 1.
      • Si le rendement a été inférieur ou négatif (ex. : -4 %), vous touchez à rien. Vous laissez le Tiroir 1 se vider d’une année supplémentaire.
    • Pourquoi ça fonctionne : Elle protège le portefeuille contre le « coût d’opportunité ». Tant que le marché performe au-delà des attentes à long terme de votre plan financier, vous engrangez l’excédent de sécurité.

Que faire si le marché haussier s’arrête juste après avoir attendu ?

C’est la hantise de l’investisseur. Imaginons que vous n’avez pas renfloué votre Tiroir 1 depuis 12 mois, et qu’un krach survient demain matin. Votre Tiroir 1 ne contient plus que 12 à 18 mois de dépenses, et vos Tiroirs 2 et 3 sont en baisse.

C’est ici que la structure même de vos FNB d’allocation d’actifs (comme VBAL) sert de tiroir intermédiaire (ou zone tampon) :

Première ligne de défense : Vous laissez le Tiroir 3 (VEQT, 100% actions) chuter sans y toucher. C’est lui qui prendra le plus de temps à s’en remettre (souvent de 3 à 5 ans).

Deuxième ligne de défense : Si votre Tiroir 1 se vide complètement avant que le marché des actions ne récupère, vous n’allez pas cannibaliser vos actions à rabais. Vous allez plutôt piger dans le Tiroir 2 (VBAL). Pourquoi ? Parce que VBAL contient 40 % d’obligations. En période de krach boursier, les obligations amortissent la baisse, et les banques centrales coupent souvent les taux, ce qui fait monter la valeur des obligations. VBAL aura beaucoup moins baissé que VEQT.

Le mot d’ordre : On ne cherche pas à maximiser le rendement au dernier dollar près en prédisant l’avenir. On cherche à automatiser la survie du portefeuille pour que, peu importe quand le marché haussier s’arrête, la mécanique de transfert ait déjà mis de côté l’argent nécessaire pour traverser la tempête.

Exemple avec des chiffres à travers les années en fonction de marchés haussiers et ensuite marchés baissiers 

Voici une modélisation mathématique démontrant la mécanique de la stratégie par tiroirs sur une séquence de cinq ans.

Pour cet exemple, nous utiliserons un capital de 1 000 000 $ avec un décaissement de 40 000 $ par année (soit 4 %). Pour illustrer clairement la mécanique, nous isolons les rendements réels (nets d’inflation) et utilisons des fonds négociés en bourse (FNB) standards pour les tiroirs de croissance.

La configuration initiale (Année 0)

Le portefeuille est segmenté en fonction du moment où les liquidités seront requises :

    • Tiroir 1 (Court terme) : 80 000 $ (2 années de décaissement en encaisse pure, rendement de 0 % réel).
    • Tiroir 2 (Moyen terme) : 200 000 $ (Investi dans un portefeuille équilibré 60/40, ex. : VBAL, pour amortir la volatilité).
    • Tiroir 3 (Long terme) : 720 000 $ (Investi dans un portefeuille 100 % actions, ex. : VEQT, pour la croissance maximale).

La règle de gestion est mécanique : on dépense 40 000 $ par année à même le Tiroir 1. À la fin de chaque année, on tente de renflouer le Tiroir 1 à son niveau optimal (80 000 $) en vendant les profits du Tiroir 3. Si le marché s’effondre, on fige les ventes.

 

Simulation sur 5 ans : L’épreuve du krach

Le tableau ci-dessous illustre l’état des tiroirs à la fin de chaque année, après avoir retiré le 40 000 $ pour vivre et après avoir exécuté (ou non) le transfert entre les tiroirs.

Fin d’année

Scénario boursier

Tiroir 1 (Encaisse)

Tiroir 2 (VBAL)

Tiroir 3 (VEQT)

Mécanique appliquée

0

Départ

80 000 $

200 000$

720 000$

Configuration initiale du plan.

1

Haussier

VEQT : +12 %

VBAL : +6 %

80 000 $

212 000$

766 400$

Prise de profits. 

VEQT a généré 86400 $. 

On vend 40000 $ pour ramener T1 à 80000 $.

2

Haussier

VEQT : +10 %

VBAL : +5 %

80 000$

222 600$

803 000$

Prise de profits. 

VEQT continue de monter. On vend un autre 40 000 $ de VEQT pour maintenir T1 plein.

3

Krach boursier

VEQT : -25 %

VBAL : -10 %

40 000$

200 300$

602 200$

Bouton pause. 

Les actions s’effondrent. 

Aucune vente. On accepte que T1 descende à 

40000 $ (il reste 1 an de liquidités).

4

Stagnation

VEQT : +2 %

VBAL : +4 %

40 000$

168 600$

614 200$

Le tampon agit. 

T1 allait se vider. VEQT n’a pas récupéré. 

On vend 40000 $ de VBAL (T2) qui a mieux résisté, pour assurer l’année 5.

5

Rebond fort

VEQT : +18 %

VBAL : +7 %

80 000$

180 400$

644 700$

Retour à la normale. VEQT rebondit fortement (générant ~110 500 $). On vend 80 000 $ de VEQT pour remplir T1 au complet.

L’analyse des résultat

Cette modélisation met en lumière les trois grands principes mathématiques qui protègent le portefeuille:

Le respect du temps de récupération : Lors de l’Année 3 (le krach), le portefeuille global a fondu, mais l’investisseur n’a cristallisé aucune perte. En laissant le Tiroir 1 se vider naturellement, il a donné au marché le temps mathématique dont il avait besoin pour entamer sa reprise.

L’utilité du Tiroir 2 (Le tampon) : À l’Année 4, les actions pures (VEQT) étaient encore au fond du baril. C’est ici que la portion de 40 % d’obligations dans VBAL a sauvé le plan. VBAL n’avait baissé que de 10 % au lieu de 25 %, ce qui a permis de financer l’année sans amputer le capital de croissance de façon désastreuse.

Vendre au sommet : Durant les Années 1 et 2, la mécanique force l’investisseur à prendre ses profits sur les actions. Sans cette règle rigide, l’intuition humaine aurait poussé à laisser l’argent dans VEQT pour « profiter de la hausse », ce qui aurait laissé le Tiroir 1 complètement à sec juste avant le krach de l’Année 3.